Voila donc Innocence, le petit demi-frère de Ghost In the Shell,
le cousin éloigné de Stand Alone Complex, le lointain descendant
du manga de Masamune Shirow.
Prétentieux pour les uns, véritable religion pour les autres,
le dernier né de Mamoru Oshii plait autant qu’il débecte et divise
les foules. Si vous l’avez déjà vu, alors vous avez pu vous en rendre compte.
Ceux qui ont aimés, à ma gauche; ceux qui se sont endormis, à ma droite, mais
laissez de la place au centre, pour que j’explique à ceux qui ne l’ont pas vu
de quoi il retourne.

L’histoire du film se déroule quelques années après les évènements de Ghost In the Shell.
La siliconée Major Kusanagi a disparue, fusionnée avec le PuppetMaster, cette
intelligence purement cybernétique, pour former l’intelligence binaire ultime,
des 0 et des 1 qui se baladent dans vos cables USB et grignotent votre bande passante
à votre insu. Batou le cyborg et Togusa l’humain (si si, c’est assez rare pour être signalé),
les deux partenaires de choc de la Section 9, vont devoir résoudre une sinistre affaire
de robots-putes qui massacrent leurs pitoyables clients. Ils vont se balader dans les
endroits les plus sordides de la planète, dans les endroits les plus magnifiques aussi,
traquant avec espoir, non pas des Pokémon et leurs pouvoirs mais le hacker responsable
du dysfonctionnement des robots-putes (oui, parce que comme pour Asimov
et consorts, on part du postulat de base qu’un robot peut pas faire de mal à
un humain et ne possède pas de conscience propre)
Je vous conseille plus que vivement de voir Ghost In the Shell avant d’attaquer
Innocence (ou au moins de se renseigner sur l’histoire). Je ne suis pas bien d’accord
avec la légende urbaine qui dit : « Innocence est une histoire autonome qui ne nécessite
pas le visionnage de Ghost In the Shell pour être comprise ». Il faut, au contraire, avoir
des connaissances de ce film, et ce pour quelques raisons évidentes : se familiariser
avec la Section 9 et avec les personnages, et surtout avec l’univers ultra riche de la saga.
Mais si j’insiste sur la nécessité de connaître la fin du premier, c’est parce qu’il y a un
élément que je juge de la plus haute importance : durant tout le film, on ressent
(à travers Batou, notamment) la « présence » latente du major Kusanagi, de façon
spectrale, par le choix des cadrages, par les sons et l’ambiance, on ressent son fantôme
qui imprègne chaque lieu, chaque indice, comme si elle avait toujours un cran d’avance
sur nous. C’est là le tour de force du film et d’Oshii, et c’est là la plus belle façon
d’exprimer ce qu’est le « Ghost ». Une belle façon aussi de rendre hommage
au personnage, sublimé par son absence. (pour les fans de Metal Gear : c’est un peu
comme quand on incarne Raiden : Snake est sublimé par le fait qu’on ne l’incarne pas
(L’analogie avec cette série est assez intéressante : PuppetMaster, Patriots :
même combat). Pour les fans des X-Files : Mulder n’est jamais aussi classe
que dans la saison 8, lorsqu’il n’apparaît que subrepticement.)

Les détracteurs d’Innocence cracheront sur les dialogues longuets et pompeux, sur
toutes ces phrases philosophiques lancées à la volée et que le spectateur ne saisira sans
doute pas (je ne m’en rappelle pas d’une), sur le scénario trop compliqué et
sur le manque cruel d’action…
Oui mais Innocence a pas mal d’atouts pour lui, et je vais vous les conter.
Premièrement : il se repose sur une solide histoire : l’enquête est bien menée,
possède de nombreux retournements de situations et à cette classe, cette ambiance
folle digne des vieux polars de l’après-guerre. Malgré sa grande complexité, il est super
agréable de voir Batou et Togusa récolter patiemment des indices, faire « parler » des
suspects, rouler dans leur vieille bagnole, et se servir un scotch, grattant la tête
du basset qui se traîne là et réfléchissant au sens de la vie. Innocence est très
bien rythmé (malgré quelques scènes un peu longues, je l’accorde) et passe des phases
de réflexion à de l’action pure et dure, de manière tonitruante et fracassante.
Ces scènes d’action, justement,sont ultra dynamiques : ça punch, ça cogne fort,
ça zigouille, ça explose et ça vide des chargeurs en veux-tu en voilà. La réalisation
est exemplaire, mêlant de la 3D et l’anim tradi de façon plutôt homogène et
se sublime dans les phases de bastonnade. Et puis il y a la fin, il y a ce moment
d’intense nervosité, cette délivrance et ce grand badaboum. Il y a du métal
qui se déchiquette, des boulons et du plastoque éparpillés sur le sol, et les chants
lancinants des prêtresses shintoïstes. Pur et puissant. La métaphore du pauvre :
« c’est comme un MonChéri, c’est joli à l’extérieur, l’enrobage est fondant mais
attention, l’intérieur fracasse la tête ! » Bon allez, j’arrête de raconter des conneries.
Pour rappel : Mamoru Oshii est le créateur de la saga Kerberos Panzer Cop, cette
espèce de brigade blindée faisant régner une justice de fer. Ca a été adapté en film live
(par Oshii lui-même) puis réarrangé en film d’animation par son disciple Okiura.
Ce qui donnera Jin-Roh, un film magnifique, dont je ne parlerai plus, simplement
parce que je l’avais déjà fait sur cette note. Les Kerberos Panzer seront aussi réutilisés
pour le jeu vidéo Killzone (devenant les Helgasts. Yannick, si tu passes par là, ça te
rappellera sans doute de sacrés génocides playstationesques)
A part les Ghost In the Shell, Oshii est aussi réalisateur de films classiques (oui, lui aussi),
et notamment Avalon, qui remporta un franc succès à son époque et fut souvent
comparé aux films de Tarkovski. James Cameron en dira même que c’est
« le meilleur film de science-fiction du monde » (ben tiens !). De ce que je m’en rappelle,
je n’avais pas tout capté (désolé, j’étais jeune). On retrouve aussi dans ce film ce
brave basset, toutou adoré du réalisateur.
Bon alors, j’espère que vous allez regarder Innocence. Juste pour revenir ici
dire : « Ouais mais c’était putain de chiant ton truc ! » ou, ce que j’espère un peu
plus : « Han ! Grave chanmé ! » (ou un équivalent mieux orthographié)
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