J’ai terminé il y a peu le magnifique Dracula de Bram Stoker,
j’en suis tombé à la renverse. Un pavé extrêmement dense et
intense, qui nous plonge à la fin du dix-neuvième siècle et nous
fait traverser l’Europe, de Londres à la Transylvanie.
Une des caractéristiques marquantes du livre est sa forme assez marginale.
En effet, Dracula n’est pas construit comme un roman classique.
Stoker reprend les codes du roman épistolaire et l’actualise en l’agrémentant
de toutes les technologies nouvelles de son époque : l’histoire nous est
donc contée par le biais de journaux intimes, carnets, lettres, télégrammes,
phonographes, mémorandums… bref, tout y passe, relaté par une pléthore
de personnages possédant chacun leur identité propre, leur style d’écriture,
leurs craintes, leurs aspirations…
Riche & Passionnant.
Un bémol ? Ouais. La fin, étrangement dénuée d’intérêt et expédiée
en une dizaine de pages (bizarre, quand tu sais qu’il consacre tout un
chapitre à décrire une tempête, ça fait un peu light)
Il fut un temps où le Vampire était une créature classe.
Fort fort longtemps avant que les nerds à queue de cheval et
blouson noir ne s’emparent de la licence et ne le transforment en
ringard émo gothique, et enfin que Stephenie Meyer associée à une
horde d’adolescentes en furie ne viennent leur porter le coup de grâce.
S’il n’est plus aujourd’hui qu’un vulgaire bellâtre au corps pailleté
et à la répartie soporifique, le Vampire fin dix-neuvième du
chef-d’oeuvre de Bram Stoker a conservé toute sa force et tout
son caractère.
Le problème du vampire actuel est peut-être qu’il n’a aucune raison
d’exister (à notre époque). La force du roman de Stoker est justement le fait
que Dracula soit le vestige d’un passé révolu, confronté à la montée en puissance
de l’industrie et des technologies nouvelles. Incapable de gagner sa bataille contre
le monde nouveau, il se replie dans son château, fuyant une époque face à laquelle
les monstres de son espèce sont incapables de s’adapter. Faut-il y voir une
métaphore cachée ? L’ascension frénétique de la science détruisant les contes,
légendes et croyances, dénaturant les fondements de l’humanité ?
(Note : l’adaptation du Vampire par delà les siècles est un sujet qui
sera repris par Anne Rice dans son livre Interview With The Vampire
sorti dans les années soixante-dix, et qui fut adapté vingts ans plus tard
en film, que vous avez sans doute déjà tous vu)
Ainsi donc, lorsqu’il est transposé à notre siècle, le vampire est un monstre
pathétique dénué de toute classe et souvent étendard d’une esthétique
plus que douteuse, qui se complaît dans ses propres codes dénués de sens,
corroborant sans cesse des clichés établis par un genre que personne n’aura
su renouveler. Par exemple ? Et bien apprenez donc qu’à la base, un vampire
ne meurt pas lorsqu’on l’expose au soleil. Dracula peut donc sortir prendre
l’air tranquille et même se parfumer au monoï si l’envie lui en prend.
C’est Murnau, qui, en réalisant Nosferatu en 1922, décide de faire de son vampire
un être sensible à la lumière du jour. Depuis lors, d’aucuns pensent
que c’est un fait établi depuis toujours.
Dracula peut donc déambuler dans les rues et acheter
son pain le lundi midi comme tout le monde. Stoker ne
s’arrête pas là, il octroie à son personnage des pouvoirs redoutables :
ainsi, s’il a la force de vingts hommes réunis et une propension à s’abreuver
de sang frais, Dracula peut aussi se transformer à sa guise en chauve-souris,
en loup-garou, en chien, commander aux loups, créer une tempête, devenir
brume et poussière, rétrécir à sa guise, rajeunir et puis, au passage,
hypnotiser les gens.
Mais le pavé de Stoker est tout sauf un livre dédié à la sinistre
créature. Le comte ? Il n’apparaît qu’au début de l’histoire, et à
la fin. Et c’est bien ça la force du livre. Cette présence latente, marchant
dans notre ombre, mais qui ne se dévoile jamais. Comme un murmure au
creux de l’oreille, une voix qui semble nous chuchoter : « Humain, tu peux
ériger des buildings, raser la palmeraie, cartographier la terre entière si tu veux,
mais n’oublie jamais que derrière toi, dans ton dos, il y a des milliers d’années
d’histoire, et qu’elles ne s’oublient pas facilement. »
Et donc, on ne peut pas parler de Dracula sans parler du cinéma.
Bien qu’issu de la littérature, le personnage de Stoker est très intimement lié
au septième art. Il nous offrit un nombre incalculable de nanars, et quelques
pépites entrées dans la légende : c’est le cas de la version de Francis Ford Coppola.
Véritable chef-d’oeuvre : esthétiquement un des plus beaux films qui soit,
et qui se permet d’adapter assez fidèlement le livre ET de s’en démarquer
(l’histoire d’amour Dracula/Elizabeta/Mina n’existe pas dans l’oeuvre
originale, et la psychologie des personnages est grandement modifiée)
Si les tensions sexuelles sont bien présentes dans le livre, elles sont encore
plus présentes dans le film et sont véritablement au coeur de l’histoire,
ajoutant un degré de lecture supplémentaire et bienvenu.
(Winona Ryder, c’est exactement l’image que j’avais de Mina Murray.)
(Mention pas bien pour Keanu Reeves dont l’interprétation désastreuse
achève le peu de charisme qui restait à Jonathan Harker)
Merci Maureen pour m’avoir offert ce livre, qui plus est dans
une magnifique édition façon reliure ancienne (de Penguin
Classic, que je ne peux que vous conseiller). Je ne vous cache pas
que c’est un bon pavé, long, bourré de descriptions et usant parfois
d’un langage un peu châtié (« hitherto », sans blague, quelqu’un se
sert-t-il vraiment de ce mot) mais la difficulté en vaut la chandelle.


















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